Jusqu’ici tout va bien – l’introduction

Comme beaucoup d’énarques, je ne suis ni de droite ni de gauche, mais avant tout du côté de l’intérêt général. Il me semble qu’aujourd’hui celui-ci court un si grand danger que prendre la parole pour le défendre est devenu un devoir.

J’appartiens à trois cercles relativement fermés et rares dans la corporation des hauts fonctionnaires.

D’abord, je suis fils d’ouvrier. Le cercle des enfants d’ouvrier à l’ENA est très clairsemé. Mon père était maçon. J’ai grandi au pied d’une mine de charbon, en Belgique. Je dois mes études à l’Education nationale et aux bourses qu’elle offrait aux plus pauvres. Elles m’ont permis de fréquenter les écoles de mon choix, dès lors que j’ai pu prouver mes capacités à y entrer. La France que j’aime permettait ce genre d’itinéraire. A ceux qui travaillaient et qui le voulaient, elle offrait une probabilité satisfaisante de réussir.

J’ai eu de la chance: j’ai fait partie des dernières fournées où l’ascenseur social était possible. Je me revois, au printemps 1986, apporter mon dossier de candidature à l’hypokhâgne du lycée Henri-IV. Je venais de nulle part, mais je fus accepté dans ce saint des saints républicain. Un quart de siècle plus tard, la probabilité que je sois admis, pire: la probabilité que je m’autorise l’audace d’y être candidat, serait beaucoup plus faible. Depuis vingt-cinq ans, la démocratisation de l’enseignement a faibli et, à mesure que le nombre de bacheliers a augmenté, l’égalité des chances a reculé.

Que s’est-il passé pour que nous régressions collectivement? Personne ne le sait exactement, mais nous sentons tous, de façon diffuse, que la société s’est raidie sur ses fondements. Les enfants des milieux défavorisés apprennent de moins en moins bien à lire et à écrire. Ils suivent de moins en moins facilement les programmes scolaires. Leur niveau, lorsqu’ils passent le baccalauréat, est de moins en moins concurrentiel. En un mot, une inégalité scolaire grandissante les éloigne des meilleurs cursus. Ceux qui malgré tout franchissent ces caps sont ensuite sévèrement écrémés aux concours des grandes écoles, socialement plus sélectifs qu’avant, particulièrement dans les écoles de commerce qui ont introduit une nouvelle hiérarchie dans les savoirs, celle de l’argent. Comme je le dis plus loin, la ségrégation sociale est à l’oeuvre, vivace, florissante.

Et puis, il y a ce grand malheur qui s’est abattu sur notre pays depuis vingt-cinq ans: l’argent facile. Dans mon enfance, travailler garantissait une vie correcte et une réussite relative. Le travail fondait la société. Et peu à peu, cette idée-là a vécu.

D’un côté, les médias n’ont cessé de nous répéter, et ne cesse encore de le faire, que le travail en France coûtait et coûte toujours trop cher. On paye trop les salariés. Les charges sociales sont trop élevées. Baisser le coût du travail est devenu une obsession. De droite comme de gauche. J’en veux pour preuve la formidable modération salariale que la loi sur les trente-cinq heures, préparée par Martine Aubry, a permis: en échange d’une diminution du temps de travail, il a fallu accepter une longue stagnation des salaires. Que les salariés aient dû produire en trente-cinq heures ce qu’ils produisaient en trente-neuf importait peu. L’essentiel était de limiter au maximum les coûts. Comme cela ne suffisait pas, les allégements de charge ont reporté sur le contribuable un poids annuel de 30 milliards d’euros porté jusque-là par les employeurs. Ce transfert explique une très large partie de la dette publique contractée depuis 15 ans. Quand on sait que l’essentiel des impôts est acquitté par les salariés, en réalité cette opération a consisté a reporté sur ceux qui travaillent ce qui incombait auparavant à ceux qui les emploient. Tout cela concourt à une dévaluation constante du travail dans l’esprit collectif, à une sorte de réflexe pavlovien où le travail est assimilé à une charge inutile ou, au mieux, excessive.

D’un autre côté, l’argent s’est mis à pleuvoir sur une élite financière et industrielle. Les grands patrons se sont lancés dans une compétition sans frein à la rémunération. Que des dirigeants gagnent très bien leur vie n’est pas choquant en soi. Mais que leur rémunération soit totalement disproportionnée par rapport à leur action effective dans l’entreprise pose une véritable question. Surtout lorsque cette action est négative. Le système des parachutes dorés, par exemple, qui permet à un patron de partir avec plusieurs millions d’euros d’indemnités lorsqu’il est révoqué par son conseil d’administration, est très choquant. Il consiste en effet à récompenser grassement un dirigeant qui a échoué, au mépris des grands principes de responsabilité individuelle affichés par l’économie de marché.

Plus subtil, mais plus destructeur est le système des stock-options, qui consiste à attribuer des actions de l’entreprise à ses dirigeants, souvent sous certaines conditions de durée ou d’ancienneté. A la base, l’idée peut paraître intelligente: elle pousse les équipes de direction à faire monter le cours de l’action pour dégager des sommes qui peuvent s’élever à plusieurs millions d’euros, voire au-delà. Si l’on part de l’hypothèse traditionnelle selon laquelle les cours de la bourse reflètent la situation financière de l’entreprise, la méthode est saine.

Le problème est que la bourse est devenue irrationnelle. Elle s’est transformée en une vaste table de poker, où les cours peuvent fluctuer selon des règles imprévisibles. Les stock-options se sont donc transformées en une tyrannie destructrice pour les entreprises elles-mêmes. Pour faire monter les cours, les dirigeants doivent dégager des marges de rentabilité de plus en plus importantes. La dictature des actionnaires dans les entreprises oblige souvent à verser en dividendes l’argent nécessaire à des investissements indispensables. Ces exigences folles sont une menace pour la survie des emplois et des entreprises elles-mêmes, saignées à blanc par leurs propriétaires.

Toutes ces évolutions ont profondément changé le visage de la France de mon enfance. Celle que je vois aujourd’hui me plaît beaucoup moins, et même me met au bord de la nausée. Elle ne porte plus les valeurs qui ont fait sa grandeur: l’engagement au service d’un idéal collectif, la beauté d’un travail qui a du sens, une forme de discrétion et même d’humilité pour faciliter la vie ensemble. Elle est plus âpre, plus avaricieuse. Elle exalte l’agressivité et l’ostentation. Ce qui sert à tous est stigmatisé: la sécurité sociale, l’école, les dépenses publiques, l’impôt. Ce qui sert à l’élite et au paraître est vanté: les montres en or, les vacances de luxe, l’héritage, la rente, le tape-à-l’oeil des grosses voitures, les petits arrangements entre amis ou entre membres d’une même famille pour réussir sans effort. Et surtout, il y a ce sentiment étrange d’être dissident dès lors que l’on n’approuve pas personnellement ces évolutions.

Comme beaucoup de Français, et beaucoup d’énarques, j’ai longtemps cru qu’elles étaient inévitables. Comme le fruit naturel de l’histoire. Le mur de Berlin est tombé, le capitalisme a triomphé. La mondialisation se fait. Une concurrence internationale fait rage. Tout cela ne nous donne pas le choix. Et après tout, nous avons vécu comme des coqs en pâte pendant les Trente Glorieuses. Il est bien normal que tout cela se paie. Cela ne pouvait durer éternellement. Comme tout le monde, j’ai cru à ces litanies.

C’est là qu’intervient le second cercle fermé d’énarques auquel j’appartiens: celui des transfuges vers le secteur privé, les pantoufleurs comme on dit. En octobre 2007, je rejoins une fédération patronale, et j’entame un parcours dans l’univers des entreprises françaises, qui me conduit, en 2009, à la présidence de l’association paritaire pour l’emploi des cadres (APEC), et à de nombreux et prestigieux conseils d’administration: Unedic, Pôle-Emploi, CNAV, AGIRC-ARRCO, etc.

Je suis arrivé dans ce monde avec l’ingénuité du fonctionnaire qui souscrivait sans réserve aux discours de la pensée unique sur l’inefficacité de l’Etat. Je m’imaginais l’entreprise comme un espace de rationalité où tous, comme un seul homme, cherchaient à améliorer les processus de production pour garantir une meilleure efficacité et une productivité optimale. J’avais intériorisé l’idée selon laquelle l’entreprise réussissait tout ce que l’Etat était incapable de faire.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre combien tout cela était une vue de l’esprit. En réalité, les femmes et les hommes dans les entreprises ont la même nature et la même façon de penser que dans l’administration. Dans le privé comme dans le public, il existe dans des proportions identiques des gens de bonne volonté et des mauvais coucheurs, des gens motivés et des flemmards, des compétents et des incompétents, des caractériels et des gentils, des gens sincères et des imposteurs. A taille égale, les problématiques sont les mêmes. Une grande entreprise a les mêmes difficultés de circulation d’information et de délégation de responsabilité qu’une grande administration. Une petite entreprise a les mêmes difficultés de mobilité de ses personnels qu’une petite administration. Ce fut une leçon de choses intéressante, un premier indice sur la fausseté de mes certitudes acquises à force d’ingurgiter les clichés distillés jour après jour par les médias.

Il me semble qu’assez rapidement j’ai commencé une sorte d’éveil.

En septembre 2008, la crise boursière a bouleversé la vie des entreprises. Quelques affaires de parachutes dorés ont, dans la foulée, secoué l’opinion. Le gouvernement a enjoint au MEDEF de prendre des mesures rapides pour mettre bon ordre à ces provocations sans quoi il légiférerait sur les rémunérations des dirigeants. Laurence Parisot décide de réformer en urgence le code de déontologie MEDEF-AFEP pour clarifier le sujet, notamment en interdisant le cumul d’un mandat social et d’un contrat de travail pour les dirigeants des entreprises cotées sur les marchés. On découvre alors que les dirigeants des grandes entreprises ont trouvé le bon filon. Leur mandat social de dirigeant leur permet de percevoir des rémunérations annuelles de plusieurs millions d’euros. Mais comme ce mandat est révocable du jour au lendemain, ils le cumulent avec un contrat de travail qui leur donne de véritables garanties en cas de rupture inattendue.

Dans mon esprit, c’était une affaire secondaire. D’abord, je n’avais pas bien compris de quoi il s’agissait. Ces choses techniques ne m’intéressent pas et me semblent ennuyeuses. Ensuite, j’ai eu la faiblesse de penser que des gens rémunérés plusieurs millions d’euros par an et occupés à diriger leur entreprise n’ont guère de temps à consacrer à ces choses. Et, à ce moment, ma torpeur s’est dissipée. À chaque visite au MEDEF, je n’entendais plus parler que de cette affaire dans les couloirs. Les grands patrons étaient furieux contre Laurence Parisot, parce qu’elle leur demandait de renoncer à leur contrat de travail. Et ces gens, qui depuis dix ans répétaient urbi et orbi que le droit du travail en France était trop rigide, que le contrat de travail était trop protecteur pour leurs salariés, ces gens, qui avaient mandaté Laurence Parisot pour négocier plus de flexibilité pour le contrat de travail de leurs salariés, devenaient de féroces avocats de leur propre contrat et des droits qu’il leur offrait. Un vent de fronde soufflait. Alors que les entreprises allaient mal, que des charrettes de licenciement étaient annoncées, une seule chose occupait les esprits: la situation juridique des dirigeants.

Tout cela avait un goût de 10 mai 1940. De ces moments où les généraux demandent à la troupe de se sacrifier pour protéger leur fuite, alors même qu’ils sont les seuls responsables de la défaite. Car, soyons bien clairs, la seule cause de la crise de 2008 tient à l’irresponsabilité des élites financières. Si les administrateurs des banques avaient joué leur rôle, notamment en empêchant des stratégies de crédit risqué, si le gouvernement américain, en 1998, sous l’influence des financiers, n’avait pas autorisé la fusion des activités bancaires et d’assurances, alors même que cette fusion était impossible depuis la crise de 1929, si les financiers américains n’avaient pas prêté à tour de bras des sommes colossales à des pauvres gens dont ils savaient qu’ils pourraient difficilement rembourser leurs dettes, si les banquiers européens n’avaient pas été complices de ces pratiques — tout cela visant à tirer des profits usuraires sur la misère humaine — nous n’aurions pas subi la crise des subprimes et l’effondrement de l’économie mondiale comme un château de cartes. Et l’argent des contribuables n’aurait pas été sollicité pour rembourser ces erreurs monumentales.

Durant l’hiver 2008, je n’en étais encore qu’au stade de l’éveil. Grâce à mon appartenance à un troisième cercle d’énarques, j’ai transformé cet éveil en cheminement intérieur. Je présente en effet la particularité plutôt rare, parmi mes camarades, d’être un Français de l’étranger. Je suis né à Liège, la ville francophone la plus septentrionale d’Europe, et c’est là que j’ai grandi, face au monde germanique. À Liège, de la France, on sait tout et on ne sait rien. On fête le 14 Juillet, plutôt que la Fête nationale belge. On se rend à Paris plus volontiers qu’à Bruxelles. On apprend aux enfants qu’en 1789, le peuple liégeois s’est soulevé contre l’oppression autrichienne lorsque la nouvelle de la prise de la Bastille est arrivée. On rappelle que Liège était la préfecture du département de l’Ourthe, lorsque les troupes de la Révolution ont libéré la ville. La France, c’était cela pour moi: le peuple qui s’affranchit de la tyrannie. La liberté qu’on proclame. Un appel d’air victorieux vers la démocratie.

Lorsque j’étais arrivé à Paris, il y a plus de vingt ans, j’avais surtout découvert qu’il existait une aristocratie républicaine, celle des beaux quartiers, des héritiers, des grandes écoles, des cercles fermés où l’on admet que des pairs. Durant l’année 2008, j’ai mesuré le poids effectif, réel, de cette aristocratie dans les décisions, et sa capacité à reporter sur le peuple le prix de ses erreurs. J’ai alors décidé de mesurer l’écart qui sépare la république telle que ses fondateurs l’avaient conçue il y a un peu plus de deux cents ans — la seule que je connaissais, celle qui me fut enseignée dans la monarchie où j’ai grandi — et la république aristocratique que nous connaissons aujourd’hui. J’ai pris du temps et de la distance pour réfléchir. Le travail intérieur que j’ai mené a consisté à revenir aux choses et aux mots, pour tenter de les comprendre. À retrouver le sens d’une tradition dévoyée.

L’essentiel de ce long soliloque s’est concentré sur l’évolution de la pensée politique et économique depuis la crise de 1974. Cette crise a marqué un véritable tournant dans notre conception du gouvernement dans les sociétés industrielles. Elle s’est traduite par une stigmatisation systématique du rôle de l’Etat, sous toutes ses variantes: Etat-Providence, Welfare State, etc. L’économie de marché s’est imposée comme l’alpha et l’oméga de l’ordre social. Il n’est plus possible aujourd’hui de formuler un projet politique qui entraverait le principe sacré de libre concurrence. On peut seulement parler de rationalité économique, de croissance, de mondialisation, de concurrence pure et parfaite, d’orthodoxie monétaire, de maîtrise des finances publiques. Comme beaucoup de Français, j’ai fait confiance au système. Je me suis laissé bercer par ces mots. Mais le moment m’a semblé venu d’ouvrir les yeux et de regarder de plus près à toutes ces certitudes.

Assez vite, j’en suis venu à me poser des questions simples: nous vivons prétendument dans la rationalité, mais la Bourse me parait une sorte de machine à sous totalement aléatoire à laquelle est suspendue l’ensemble de notre vie économique. Nous ne cessons d’élire des gouvernements hostiles au rôle de l’Etat, mais la dette publique est en expansion constante. Nous ne cessons de rechercher la croissance, mais elle ne vient jamais. Nous sommes pour le libre échange et l’économie de marché, mais la mondialisation profite essentiellement à la Chine, qui a une économie administrée.

Tous ces paradoxes, j’ai voulu en venir à bout. Je les examine chapitre par chapitre. Pour ce faire, je me suis presque exclusivement référé à la littérature officielle, notamment celle de l’Insee, du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OCDE, et à différents rapports d’autorités administratives indépendantes. Il m’a paru important de ne partir que de données incontestables et qui ont pignon sur rue.

Ma conclusion générale est que, sous couvert de mener de grandes réformes économiques libérales, une aristocratie a dévoyé notre régime démocratique et l’a capté à son profit. Le discours favorable à l’économie de marché a surtout servi à nous subordonner à ces aristocrates, pour qui les citoyens ne sont que des contribuables, des assujettis à l’impôt, comme on dit en finances publiques, ce qui ressemble fort aux sujets de l’Ancien Régime. Cela ne signifie nullement que l’économie de marché est inexorablement vouée à se transformer en système aristocratique. Mieux réglementée, mieux organisée, elle garantirait une prospérité raisonnable à tous. En revanche, les évolutions connues et choisies dans le monde industriel durant les trois dernières décennies sont allées dans un autre sens. Elles ont assis le pouvoir d’une élite financière sur l’ensemble de nos systèmes démocratiques, de telle sorte que cette élite s’enrichit massivement en phase de croissance positive, et fait rembourser ses pertes aux citoyens assujettis en phase de récession.

Collectivement, tout le monde a bien le pressentiment de cette réalité, même si le battage médiatique et politique contribue à maintenir un voile opaque autour de ses aspects les plus choquants. De ce point de vue, les moyens de détourner l’attention des assujettis ne manquent pas. Entre l’incitation à la xénophobie que constitue régulièrement le discours sur l’insécurité, la stratégie de la division où l’on clive une France contre l’autre (celle qui se lève tôt contre celle qui se lève tard; les fonctionnaires contre les salariés du secteur privé; ceux qui partent tôt à la retraite contre les autres, etc.), les grandes manifestations sportives où des psychodrames fabriqués de toutes pièces occupent les esprits, il faut être héroïque pour retrouver son latin.

Malgré toutes ces diversions, je connais peu de Français qui se retrouvent dans le fonctionnement actuel de notre société. Chacun perçoit, même obscurément, que la république de notre enfance n’est plus faite pour tous, qu’elle obéit moins que jamais à des objectifs d’intérêt général. Son sens s’est perdu pour servir d’autres intérêts que ceux du peuple.

C’est précisément contre les risques d’une perception obscure de tout cela qu’il m’a paru indispensable d’écrire ce livre. De toutes parts, même dans des milieux aisés traditionnellement attachés à notre ordre social, j’entends se murmurer un fond de «Tous pourris!» qui est extrêmement dangereux pour la démocratie. Il existe aujourd’hui une montée de l’antiparlementarisme et une désaffection pour la république telle qu’elle est devenue. Ces phénomènes sont inquiétants. Si nous, les démocrates, ne réagissons pas avec vigueur, nous ferons par notre passivité, le lit d’idéologies et de réactions qui nous ont coûté cher par le passé. Sur ce point, je prends date. À ce stade, nous ne sommes pas encore entrés dans le vif de la crise économique survenue en 2008. Pour l’instant, son coût a été financé par la dette. Lorsque l’heure viendra de rembourser cette dette, notre société affrontera un moment de vérité, qui pourrait se révéler très périlleux pour tous. Nous en avons de premiers prémices: l’avenir de la sécurité sociale, des dépenses de l’Etat, comme l’éducation ou la justice, le coût effectif de la décentralisation, seront au coeur de nos débats.

Personne ne sait quelle tournure notre histoire peut prendre à ce moment-là. Pour ma part je souhaite à toute force que triomphent les splendides valeurs qui ont fait la grandeur de la France: la liberté, l’égalité, la fraternité. Leur préservation suppose qu’aujourd’hui nous retrouvions le sens du geste républicain posé il y a un peu plus de deux cents ans par des gens nouveaux qui n’eurent d’autre choix que de secouer un joug irréformable. La France actuelle n’est guère plus malléable qu’à l’époque, et, par un étonnant parallélisme de l’histoire, elle se heurte à une semblable crise des finances publiques.

L’enjeu essentiel pour la conscience républicaine aujourd’hui consiste à retrouver le sens de notre république démocratique, à la remettre au service de tous. Nous ne pourrons nous dispenser d’un vaste mouvement de retour vers ce sens originel, sous peine de laisser libre cours à des forces obscures qui ont fait notre honte il y a quelques décennies. Les quelques pages qui suivent sont une contribution à ce renouement avec le sens de notre destin historique.

Comme toujours dans ces ouvrages, il faut rendre un difficile arbitrage entre l’analyse et l’action, entre l’exemple et la théorie. Je n’ai délibérément pas voulu mener l’un sans l’autre, mais je crois avoir toujours évité les polémiques et les discours de caniveau. Il m’a paru important, pour illustrer mes propos, de donner chaque fois des éléments circonstanciés pour expliquer comme j’en suis arrivé à remettre régulièrement en cause des convictions que j’avais acquises jusque-là. Je n’ai pas voulu donner à ceux-ci un tour accusatoire ou hostile. En revanche, il m’a semblé important de tendre la main à ceux qui, aujourd’hui, n’osent pas forcément avouer leur dissidence avec un système dominé par une chape de plomb idéologique: que ceux-là comprennent que leur parcours fut le mien. Jour après jour, nous engrangeons tous des constats, des réflexions, qui nous conduisent à penser que quelque chose ne tourne pas rond dans nos régimes. Avoir le courage de l’avouer, puis de le dire, ne coule pas de source. Cette étape nous condamne souvent à endosser le regard réprobateur de l’opinion.

Je le redis, ce courage-là est important, à mon sens, pour l’avenir de notre système républicain.

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11 responses

  1. Votre courage vous honore.

    La volonté d’échapper au « tous pourri » pour un discours plus articulé et d’essence démocratique est évidemment louable.
    Vous chargez beaucoup la barque côté (non-)idéologie (= avidité basta) des élites.
    Si vous repensez à vos débuts, vers 1989 donc, il devait y avoir encore pas trop tout sur ordinateur. Puis une administration ou un bureau s’est mué en têtes fixement tournée vers des écrans durant des heures, ou du moins subordonnée à la tache « grammatisée » par le numérique.

    Pour ma part, c’est tout autant le poids des techniques qui m’interpelle dans ce processus. Techniques qui réforment en profondeur notre rapport aux documents, aux autres, à la réalité, à l’info….
    Le point intéressant pour surmonter ce que ce constat aurait de triste (il faut un temps long pour surmonter cette phase d’adaptation « pulsionnelle » aux techniques), est que les pays émergents ne semblent pas voir cette question. Leurs peuples abordants l’archipel de la consommation en néophytes au grand zèle sans doute. Quelle que soit la raison de leur disposition d’esprit, c’est un point de référence intéressant car il dit ce que les techniques sont prêtes à nous faire perdre,mais à quoi nous résistons encore ces temps ci..

  2. De ma place de « petite » citoyenne, je vous remercie pour la lecture de cet ouvrage qui m’a captivée tout ce dimanche, une lecture qui pose des mots clairs sur des comportements dont on a du mal à appréhender la globalité.
    Moi qui rêve d’un « parti politique de l’honnêteté » (si tant est que cela puisse exister), j’ai été ravie par la lecture de la conclusion.

    En un mot: Merci

  3. Bonjour Eric V.
    je suis dirigeante d’entreprise depuis 16 ans (TPE) et exerce dans un monde traditionnellement masculin à l’export. Je suis fille d’ouvrier comme vous, de formation sociale et recherche, ayant embrassé dans les années 80 le monde de
    Marius, tout autant que la farine et du pétrin, là ou l’on endort. D’ambassade en consultat, de colloque de CCI en journée export, j’avoues ne pas avoir eu le même parcours, et j’ai développé l’observation en femme de terrain.Je reconnais humblement
    aujourd’hui avoir fait partie de la masse qui n’ayant pas de souci particulier,
    acceptant son niveau social moyen de cadre dynamique, là ou ses parents ouvriers
    avaient ramé faute de diplômes validants qui ont pourtant su nous permettre d’acquérir. Nous étions alors dans les années ou le Certificat d’Etudes avait une valeur égale si ce n’est supérieure au baccalauréat, certificat dont devait se contenter les enfants d’ouvriers n’ayant pas la possibilité de poursuivre en études secondaires.
    Nulle part je lis que les français des années 80 (période faste) ont été fort gâtés,
    jouissant de liberté professionnelle et ne s’occupant alors pas de ces gaspillages,
    de cette corruption battant son plein, de la popularité des affaires de la main à la
    main avec les pays tiers en voit de développement, ce que d’autres appellent
    la Francafrique. Nulle part je ne lis que nos institutionnels que l’on retrouvent
    au plus haut de l’Etat voire dans une organisation telle que le FMI, la BCE, Le
    CONSEIL CONSTITUTIONNEL ont été jugés et radiés de ces postes à vie, pour les méfaits qu’ils ont accompli.
    Ces femmes hommes que nous sommes, avec des parcours certainement tout aussi
    intéressants les uns que les autres, les épreuves aussi, n’ont pas compris à temps
    ce qu’étaient la responsabilité, le courage, la pugnacité, le don d’humilité.
    Nous avons tous profité de ce qui nous était offert, sans ne vouloir voir ce qu’il
    adviendrait dix, vingt plus tard. Nous sommes et avons été très égoistes,
    personnels, pensant souvent que les gauchistes syndicalistes faisaient toujours grève,
    des rebelles, et que l’extrême droite était un ramassis d’extrêmistes racistes, xénophobes, tandis que nous attendions, profitant des bienfaits que la vie nous
    offrait, et étant « moutons de Panurge », par facilité, puisqu’alors nous n’avions
    nul besoin de salir nos mains grâce à nos parents qui avaient trimé après guerre. Le confort nous était offert par le système en place dont, si nous observions les différences de classe sociale, celui-ci était suffisant pour permettre de vivre.
    et puis, au fur et à mesure, le gâteau est devenu trop petit, chacun continuant
    d’en vouloir, sans toutefois ne participer à sa fabrication ni en apporter les ingrédients préférant laisser « ceux qui savaient faire ».
    L’APEC est un bel exemple, tout autant que L’UNEDIC, le MEDEF, etc…
    Que d’associations loi 1901, 1905 niches, montages juridiques, permettant d’y voter et d’y appliquer
    tout et n’importe quoi en faveur d’une minorité, à des fins personnelles.
    Tout au long de ma carrière, j’ai démissionné d’endroits ou je ne me retrouvais pas,
    ou je voyais gaspillage, mensonge, organisation de malfaiteurs, en fait ou sans le vouloir j’ai souhaité ainsi que soit appliqué l’ART40 du Code pénal. « Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs. » Je le fuis plus encore aujourd’hui après les constats de corruption davantage en notre service public tout autant touché que les autres qu’est LA JUSTICE jusqu’à nos procureurs et garde des Sceaux devenant si j’ose dire gardes des Sots. Ainsi je suis passée toute aux longs de mes années souvent pour décalée, incomprise et j’ai nombre de fois entendu que
    ce n’est pas en déclarant tout mon chiffre d’affaires que j’allais devenir riche dans un monde économique ou pour résister la devise venant du haut est : corruption, absence de déclaration de CA, détournement de fonds, falcification, arrangements au détriment de la masse. Ces grands hommes, ces énarques, ces opportunistes de march avaient raison. Je ne suis pas riche bien au contraire, j’ai depuis 10 années perdu grâce à eux énormément au plan matériel, au point d’être asséchée financièrement. Ils avaient raison ces cadres, ces hauts fonctionnaires hors cadre, ces économistes, ces historiens, ces diplômés, eux qui non seulement étaient fonctionnaires et assimilés, qui d’un côté avait parole d’Evangile, et d’un autre, inventait l’économie par des associations, niches remarquables politiques et financières encore une fois à des fins personnelles et souvent très limitées.
    D’ailleurs les banques aujourd’hui ont toutes des associations, des fondations, des groupe de réfléxion, des mini partis politiques à l’objet social largement érroné. Qui contrôle ? qui dénonce ? qui supprime ce système ?. celui qui est mort aujourd’hui, celui qui est écarté du monde économique, celui qui gêne, celui qui dit et de fait celui qui fait peur que l’on touche à ce système si bien rôdé, mais qui a tué et tuera encore.
    Dans ces mêmes institutions nous retrouvons les femmes et hommes de notre génération les quinquas, les septuas, etc… De plus en plus nous sommes submergés
    de presse, de médias, de romans,d’essais, ou encore une fois l’on endort ou l’on refait le monde, avec une recrudescence aux périodes électorales, sans toutefois ne s’interroger, ne proposer , ne redéfinir l’équilibre gracieusement, en rendant tout simple ce que nous avons reçu en héritage de nos ancêtres. mais pour cela il faut attaquer, c’est à dire retrouver et mettre en lumière tous ceux qui ont failli, particpé à ces malversations, à cette destruction de notre économie, de notre enseignement.
    Ca en fait du monde qui a agi égoistement !
    Comment se fait-il qu’il faille attendre autant d’années, manifestation écrite des femmes et hommes, tandis qu’ils aient fait carrière en ces institutions, en profitant des acquis sans ne se manifester aux plus pauvres ( pauvres intellectuellement parlant, informativement parlant avant tout)?
    n’est-ce pas là encore un sentiment égoïste, personnel, ne profitant pas au plus grand nombre de ceux qui n’ont pas eu la chance de vivre comme nous l’avons fait grâce à nos parents ?
    Courage à tous ceux qui ont refusé de manger dans la gamelle de la corruption, de l’égoisme, respect à ceux qui ont décidé d’en faire amende honorable et participer à la reconstruction nécessaire, après un nettoyage radical de ce système à l’odeur immonde, et au gout fort amer.

  4. Chèr Monsieur,
    Enfin quelqu’un qui pense et le dit comme moi. J’ai 75 ans, fille de militant syndicaliste
    socialiste, horlogère, souvent je pense que mon père doit se retourner dans sa tombe(
    locution Franc-comtoise) Je suis choquée que personne ne parle de ce que vous écrivé,
    je suis fatiguée de la télé ou plus une émission ne se fait sans hommes politiques, ou
    la tension est à coupé au couteau aussitot que quelqu’un parle de cela et ou ils nous
    sorte une langue de bois, je n’ai jamais vu de si grands menteurs de ma vie le président et le roi, personne n’ose dire qu’il est tout nu, il faudrait un enfant pour cela, Je vous remercie et je vais suivre ce que vous faitent. Marcelle alias ehaa.

  5. Je viens de dévorer votre livre : enfin quelqu’un qui dit de façon claire le malaise que tout le monde perçoit. malaise étant un euphémisme. Etant d’un âge certain, j’ai pu constater l’évolution de bien des affaires, sans comprendre comment on avait pu en arriver là, et notamment pour l’éducation. J’attendais avec impatience d’arriver à vos conclusions : elles sont magnifiques, généreuses …… mais comment parvenir à cette rupture profonde que vous appelez, et vous n’êtes pas le seul, de vos voeux. Il faut vraiment une révolution. Je vois mal les jeunes d’aujourd’hui, gavés de musique dévastatrice, d’i-pod ou autres jeux électroniques et fort couteux, de vêtements de marques improbables, manquant de modèles , (autres que des joueurs de foot ou tennis aux salaires scandaleux) qui montreraient une voie plus exemplaire. Comment arriver à une conception différente des rapports sociaux qui ne soient pas basés uniquement sur l’argent et le profit? Vous tracez un parallèle avec la révolution de 1789 et l’abolition des privilèges mais on peut l’établir aussi avec ce qui se passe actuellement en Afrique du Nord. Que va-t-il ressortir de cet élan spontané et généreux? Ne va-t-il pas être repris au profit d’une nouvelle junte décidée à profiter à son tour du gâteau? Cela va être très intéressant à suivre. Aucune expérience ne sert aux successeurs, malheureusement. J’attends donc un prochain livre où des bases pratiques de faire-quoi pourraient sortir de votre chapeau. Car il ne faut pas compter sur les projets des partis politiques sans aucune vue sur l’avenir. Faudra-t-il en arriver à tout casser pour repartir?

  6. Votre constat est lucide et sans complaisance – en revanche ce qui me fait peur c’est qu’il vous ait fallu attendre 2008 dîtes vous pour vous rendre compte des déviances du système..alors que votre niveau d’éducation, votre parcours et vos origines auraient dû vous alerter beaucoup plus tôt. Est-ce à dire que vos ex confrères hauts-fonctionnaires sont dans le même état d’ignorance de la réalité.. ?
    Cordialement,

    CA

    • Je crois que quand on entre dans un « système »,naïvement on pense que l’on peut faire changer les choses de l’intérieur….mais c’est le cas de pas mal de personnes qui sont ds les hautes sphères.

      Et moi même je suis frappée par cette ignorance dont vous parlez, car il est clair que depuis des années, le marché du travail et les conditions socio-économiques sont largement dégradéespour toutes catégories socio-professionnelles.

      Cordialement

  7. Bonjour
    Je suis l’auteur de  » Quand le Made in France devient le Mad in France »le livre qui été commenté par Nicole Bricq, Ministre du commerce extérieur sur conseil de François Hollande.
    L’idée est de montrer que si vous retirez le E d’entreprise ( délocalisation, fermeture partielle ou définitive, faillite) de  » Made in France » vous avez  » Mad in France » la colère en France, manifestations. Cette attitude semble aux yeux de l’étranger ‘( J’ai vécu, travaillé et créé 7 entreprises aux Us) comme typique du monde du travail de la France. L’industrie française est en perte de vitesse depuis cinquante depuis les choix de de Gaulle dans les années 50/60.
    Intéressé à en savoir plus, me contacter Merci

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