Quelques commentaires sur Lejaby…


Des salariées de Lejaby protestent contre la délocalisation

Le tribunal de commerce de Lyon a, sans grande surprise, choisi l’offre de reprise d’Alain Prost (à ne pas confondre avec le pilote automobile), excellent connaisseur du secteur, pour reprendre Lejaby, la célèbre marque de lingerie française, installée à Rillieux-la-Pape, avec une usine à Yssingeaux, en Haute-Loire. L’offre d’Alain Prost prévoit la fermeture de ce site et la délocalisation complète de la production en Tunisie. Une affaire emblématique de l’injonction paradoxale française où, au moment où chacun mesure les dégâts causés par notre désindustrialisation, personne n’est vraiment en position de l’arrêter.

Comme j’ai, sous l’égide de Parménide, que je viens de créer, caressé l’idée de monter une offre de reprise, que je n’ai finalement pas déposée, je me permets d’ajouter quelques post-scriptum à cette affaire. Mon projet, avec quelques partenaires, consistait à formuler une offre de relocalisation de l’activité dans les 5 ans sur le territoire français. Mon autre idée était de proposer une projet socialement responsable, c’est-à-dire avec un accord de méthode immédiatement négocié avec les salariés, partageant la stratégie de l’entreprise avec eux, et les associant fortement au capital de l’entreprise.

Je crois qu’il n’est pas inutile d’expliquer aujourd’hui pourquoi je n’ai pas déposé cette offre.

La légitimité d’Alain Prost

Tout d’abord, je voudrais dissiper toute ambiguïté: je considère que le choix d’Alain Prost, associé à la famille fondatrice de Lejaby, est tout à fait légitime et constitue probablement, au vu des offres qui étaient déposées, le choix le plus judicieux et le plus sécurisant pour l’emploi dans le groupe.

L’homme est un excellent professionnel, avec un projet industriel cohérent, et financé à hauteur de ses ambitions. J’ajouterais même que je comprends parfaitement les raisons pour lesquelles il propose une délocalisation complète: il y a 5 ans, Lejaby faisait 100 millions de chiffres d’affaires. Aujourd’hui l’entreprise atteint à peine les 20 millions. Avec des prix de production trois fois inférieurs en Tunisie par rapport à la France, les calculs sont assez vite faits, sachant que les besoins immédiats de trésorerie de l’entreprise sont très importants et qu’il faut donc dégager du chiffre rapidement.

D’une certaine façon, toutes choses égales par ailleurs, tout plaide pour que les entreprises industrielles aillent vers les pays où la main-d’oeuvre est moins chère. Enrayer cette logique est à peu près impossible.

Comment proposer un autre modèle?

Pour sortir de cette logique de délocalisation, il faut se situer dans un autre cadre, qui est, osons les mots, un autre cadre capitalistique.

Dans le cas de l’offre que j’avais préparée, le sujet immédiat était celui du financement. Une offre sérieuse ne pouvait être déposée avec moins de 4 millions d’euros. Et pour trouver 4 millions d’euros à investir dans une usine, en France, il n’y a pas une infinité de solutions.

Soit vous les détenez à titre personnel, et vous devenez patron de l’usine. C’est la solution la plus confortable.

Soit vous les empruntez à la banque, avec la nécessité de convaincre la banque de vous prêter l’argent, et la nécessité de le rembourser coûte-que-coûte. Par les temps qui courent, les banques décidées à prêter de l’argent à une entreprise de textile en liquidation judiciaire ne sont évidemment pas légion. On s’en doute.

Soit vous bénéficiez de l’intervention d’un fonds d’investissement. Il en existe de multiples, avec des profils différents, mais leur caractéristique commune est simple: le fonds tient à la rentabilité de l’argent qu’il prête. Cela ne surprendra personne, mais… Cela comporte des conséquences simples, si l’on songe que le taux de rentabilité habituellement attendu par les fonds tourne autour de 15%. Autrement dit, pour 4 millions prêtés, il faut s’engager à rendre au fonds 600.000 euros par an pendant toute la durée de l’investissement, qui se situe d’ordinaire entre 5 et 10 ans.

Ce genre de circonstance simplifie très vite la définition de la stratégie: il faut dégager du cash rapidement, donc renoncer à toutes les activités qui demandent patience et persévérance. Pour être encore plus clair: le développement économique doit être bref et percutant, sinon le fonds n’est pas content et change le management de l’entreprise.

Évidemment, dans ce contexte, se lancer dans des projets de relocalisation de l’activité industrielle en France n’est guère sérieux et souffre, quoiqu’il arrive, d’un handicap par rapport aux offres tournées vers la rentabilité immédiate.

Réinventer un autre modèle capitalistique

Ce petit exercice pratique montre la difficulté de donner corps à un modèle de «made in France» tel qu’on pourrait l’imaginer. Relocaliser l’industrie en France suppose de réunir quelques conditions.

Premièrement, il faut disposer d’un fonds d’investissement suffisamment patient pour ne pas exiger des taux de rentabilité incompatibles avec des stratégies à long terme. De ce point de vue, il existe toute une conception de la croissance, du développement, de l’activité, à reconstruire autour d’une profitabilité plus faible que celles attendues par les détenteurs actuels du capital. On peut prendre le problème par tous les bouts, on y revient toujours: 15% de profit par an n’est pas compatible avec un modèle industriel socialement soutenable.

Deuxièmement, il faut positionner les pouvoirs publics dans ce jeu. Les fonds souverains mis en place comme le FSI sont tournés vers des activités stratégiques dont le textile ne fait pas partie. Je passerai rapidement sur les sous-jacents de cette question, et sur l’état d’esprit des pouvoirs publics tel que je l’ai perçu lorsque j’ai tenté de plaider mon dossier. Mais il est clair que la nécessité de réindustrialiser la France ne s’est pas encore imposée comme une évidence.

Je puis le comprendre d’ailleurs. Après tout, nous n’avons pas tranché collectivement la stratégie que nous voulons défendre. Il n’en demeure pas moins que la réindustrialisation du pays n’est envisageable qu’avec un engagement fort de l’Etat, notamment sous forme de garanties en cas de prêt bancaire ou d’encouragement à des financements longs.

Des salariées de Lejaby protestent contre la délocalisation


Si un jour nous nous décidons à réunir ces conditions, alors, nous pouvons imaginer de développer une conception de la société et de l’économie fondée sur deux axes.

Premier axe: l’association effective du travail au capital en accordant une très large place aux salariés dans les conseils d’administration, en développant l’épargne salariale, et en donnant aux institutions représentatives du personnel un vrai rôle dans le partage de la valeur ajoutée.

Deuxième axe: une conception de l’entreprise tournée vers un rapport au temps beaucoup moins court-termiste et vers une réponse durable au besoin de cohésion sociale. Plonger les salariés dans une exigence quotidienne de sacrifice avec la menace  constante de supprimer leur emploi ne peut en aucun cas constituer un modèle de société. De ce point de vue, nous devons forger une autre conception de notre rapport au coût du travail. Rémunérer les gens qui produisent n’est pas un handicap, mais un élément de construction normale d’une société.

Je ne pouvais pas, évidemment, ne pas conclure par ce point. Dans le cas de Lejaby, le coût du travail n’est pas problématique par rapport à l’Allemagne, mais par rapport à la Tunisie. Imposer une TVA sociale ne fera qu’aggraver la situation. La TVA sociale renchérira les produits Lejaby, sans combler le différentiel avec les salariés tunisiens, qui sont payés quatre ou cinq fois moins chers qu’en France. L’ajustement de 5 ou 10% sur le coût du travail à Yssingeaux n’y changera rien. Au contraire. En augmentant le prix des produits, la TVA sociale obligera les producteurs français à délocaliser encore plus pour reconstituer leurs marges.

Laisser un commentaire