MEDEF: la victoire du capitalisme post-colbertiste

L’université du MEDEF commence demain. Après l’ère Parisot, placée sous le signe de la banque, vient l’ère post-colbertiste de Pierre Gattaz.

Pierre Gattaz, nouveau président du MEDEF, tient ses premières universités d’été. Une belle occasion de tenter un décryptage en douceur du personnage, de ce qu’il incarne, et de ce que le MEDEF nouveau nous dit de l’économie française.

Le crépuscule du capitalisme bancaire?

Premier élément, et probablement l’élément principal: l’échec de la manoeuvre ultime de Laurence Parisot pour garder le pouvoir témoigne de l’affaiblissement des banques en France (sauf auprès du gouvernement, qui continue à les craindre… ou à les envier).

Rappelons quelques faits: Laurence Parisot avait accédé au pouvoir en 2005 avec le soutien très actif des banquiers, en particulier de son mentor Michel Pébereau. Les banques françaises ont, à l’époque, sorti le grand jeu pour avoir la peau de l’UIMM. Denis Gautier-Sauvagnac s’en souviendra: c’est sur une dénonciation bancaire auprès de la cellule Tracfin que l’affaire UIMM éclate et que son président est abattu en plein vol.

Cette affaire ouvre la voix à une mise en minorité de l’industrie au sein de l’organisation patronale pour plusieurs années.

En 2008, quand Laurence Parisot se présente à sa propre réélection, Michel Pébereau entreprend la tournée des grandes fédérations, qui décident du vote (l’élection de Gattaz l’a montré), pour redire tout son attachement à Laurence. Et Laurence est réélue.

A ce moment, Laurence Parisot comprend que Nicolas Sarkozy ne la propulsera pas comme commissaire européenne et que, pour une fois dans sa vie, elle doit se contenter de ce qu’elle a. En 2013, faute de point de chute, elle entame une manoeuvre pour sa réélection, en proposant de modifier les statuts du MEDEF. Pierre Gattaz déclare alors la guerre… et la gagne.

Une apparence libérale

En apparence, Pierre Gattaz est un jusqu’au-boutiste du libéralisme, comme on n’en fait plus. Il suffit de lire son discours d’investiture pour le comprendre. On y retrouve tous les poncifs sur trop de réglementations, de charges, d’Etat, etc. En ce sens, la candidature de Gattaz, c’est un peu l’arrivée au pouvoir de Tchernenko: le retour à une orthodoxie politique, à un discours sorti tout droit d’un manuel d’école de commerce.

Ce discours prend d’ailleurs très vite sa place dans le débat public français comme la parole retrouvée des entreprises, celle qu’on attendait depuis longtemps pour refaire un portrait de famille à l’ancienne. Je recommande ici la chronique de Pierre-Henri de Menthon sur ce sujet.

Ainsi, dès le 7 juillet (quatre jours à peine après son élection), l’association des professeurs d’économie dénonçait sa posture. Le Parti de Gauche lui non plus n’a pas tardé à donner sa vision du personnage. Au fond, on retrouve un président du MEDEF comme on les aime: plein d’idées qui hérissent le poil de gauche et qui permettent de ranger le mouvement patronal dans la case que Laurence Parisot avait cherché à agrandir.

Une apparence qui satisfait la presse et la nomenklatura…

La posture traditionnelle de Pierre Gattaz n’a pas seulement ravi les détracteurs traditionnels du monde patronal. Elle a aussi pleinement satisfait la presse parisienne et la nomenklatura qui boit à sa fontaine. Tous ceux-ci ont pris pour argent comptant la story-telling que le nouveau président du MEDEF a fabriqué sur lui-même.

Je recommande ici la lecture d’un papier rédigé par le sympathique Derek Perrotte, des Echos, sur les mérites de Pierre Gattaz à la tête de Radiall.

Il suffit pourtant de mener de simples recherches sur la Toile pour démonter la parole officielle. Voilà qui en dit long sur l’anesthésie hallucinogène qui engourdit la presse papier.

Par exemple, le mythe de Pierre Gattaz qui aurait redressé, sans papa le fondateur, une entreprise – RADIALL – mise en difficulté avant qu’il n’accède aux responsabilités.

Il suffit de lire le rapport sur la gouvernance de l’entreprise pour s’apercevoir que Gattaz YVON est demeuré président du conseil de surveillance de l’entreprise familiale. Gattaz PIERRE est seulement président du directoire. Et comme le rappelle le document en question, le conseil de surveillance « exerce le contrôle permanent de la gestion de la Société par le Directoire et donne au Directoire des autorisations préalables à la conclusion des opérations que ce dernier ne peut accomplir sans son autorisation. Le Conseil de Surveillance nomme le Président et les membres du Directoire. »

Je ne dis pas ici que le rôle de Pierre Gattaz dans l’entreprise est inexistant. Mais il est évident que Radiall n’est pas une entreprise émancipée du contrôle paternel… ni familial d’ailleurs. Outre Yvon, le conseil de surveillance est en effet composé de Roselyne Gattaz et de Bruno Gattaz.

Quant au redressement de l’entreprise grâce à l’action énergique de Pierre, rappelons le rapport annuel 1999 où Pierre Gattaz écrivait, triomphal: « Fort du bon niveau d’activité que nous constatons sur le début d’année 2000, nous abordons cette année avec beaucoup d’enthousiasme et une confiance accrue dans la solidité de nos marchés. L’avénement des communications « sans fil » et de « l’Internet mobile » devraient nous offrir de belles opportunités de croissance pour les prochaines années.« (page 5)

L’année suivante, la bulle Internet éclatait, et Radiall buvait le bouillon. Dans son rapport annuel 2001, Pierre Gattaz présentait cette année-là comme « l’annus horribilis », « une crise sans précédent ».

Je ne conteste nullement, ici, les qualités de chefs d’entreprise de Pierre Gattaz, ni même la qualité de ses choix stratégiques. Sur le fond, investir dans l’Internet sans fil était une vision d’avenir qui méritait d’être saluée. Je trouve juste que le travail journalistique mené sur Pierre Gattaz chef d’entreprise est un peu léger, voire déficient quand il s’agit d’analyser l’action d’un homme qui se présente de façon très décalée par rapport à la réalité.

S’agissant du redressement même de l’entreprise dont Pierre Gattaz se fait le chantre, il faut peut-être en rappeler l’origine pour comprendre le colbertisme discret mais viscéral de l’impétrant: il tient tout entier à la commande publique et à l’un de ses emblèmes – Boeing. 

Dès les années 80, Radiall s’installe en effet aux Etats-Unis. Sous l’impulsion de Pierre Gattaz, l’entreprise rachète, en 1995, Jerrik, entreprise de l’Arizona spécialisée dans les connecteurs multiports. Grâce à cet investissement à long terme, Radiall décroche le titre de « sous-traitant de l’année 2004″ décerné par Boeing. Une récompense qui vaut de l’or et qui assied la prospérité retrouvée de l’entreprise familiale. 

Faut-il rappeler ici le poids de la commande publique dans la prospérité de Boeing?

Gattaz le colbertiste

Alors que l’entreprise familiale est en difficulté, et qu’il se présente aujourd’hui comme son unique redresseur, Pierre Gattaz trouve quand même le temps de prendre la présidence d’un syndicat patronal, le Gixel. Cette présidence, il l’assume au beau milieu de la tempête qui s’abat sur Radiall (de 1999 à 2003). Il en est aujourd’hui président d’honneur.

Le Gixel se définit lui-même comme le « groupement professionnel des industries de composants et de systèmes électroniques ». La liste de ses adhérents vaut le coup d’oeil: outre l’Imprimerie Nationale (!), on y trouve les poids lourds de l’électronique comme ST Micro, Thales ou Safran. Faut-il rappeler ici la dépendance capitalistique de ces entreprises avec les pouvoirs publics?

ST Microelectronics: 27,6% du capital détenu à parts égales entre le FSI et le ministère italien des Finances.

Thales: 27% détenus par l’Etat français.

Safran: 27% détenus par l’Etat français.

De façon très symptomatique, le Gixel produit en 2004 un « Livre Bleu » utilement rappelé par le site Reflets.info. Ce memorandum de l’industrie électronique appelle à une politique d’investissement public forte dans le secteur. Au demeurant, l’appel est bien vu. Il incite l’Etat à investir massivement dans le très haut débit, la télévision haute définition ou l’identité numérique.

Tout cela, en soi, est plein de bon sens et même très utile. En revanche, il suppose une intervention forte de l’Etat dans l’économie, qui cadre parfaitement avec notre tradition colbertiste, et très mal avec les apparences libérales que l’on attribue à Pierre Gattaz.

En ce sens, l’accession de Pierre Gattaz à la présidence du MEDEF sonne bien comme la victoire d’une certaine forme de colbertisme au sein du mouvement patronal français.

Post-colbertisme

J’appelle post-colbertisme un colbertisme où l’Etat est dépouillé de son rôle de stratège, et où il agit seulement comme acheteur ou apporteur de fonds auprès d’entreprises privées plus ou moins dépendantes de ses commandes. Le post-colbertisme s’accompagne volontiers d’une critique parfois virulente contre le rôle de l’Etat dans l’économie.

Il me semble que cette définition résume assez efficacement la doctrine diffuse qui a pris le pouvoir au MEDEF et dont Pierre Gattaz lui-même est porteur.

Le post-colbertisme est assez bien illustré dans un rapport de la Cour des Comptes sur l’industrie d’armement: actionnaire sans vision stratégique et sans ambition industrielle, l’Etat se contente d’apporter des fonds propres et des commandes sans intervenir dans la définition des politiques des entreprises dont il devient pourtant le principal acteur. La Cour rappelle d’ailleurs assez astucieusement l’importance de l’Etat dans l’industrie aéronautique à laquelle appartient… Radiall.

L’aéronautique et l’équipement militaire au sens large représentent les 2/3 du chiffre d’affaires de Radiall aujourd’hui. Une activité éminemment sensible à la commande publique. Après sa déconfiture dans l’Internet, Radiall a d’ailleurs conforté cette activité, et minoré sa part d’activité dans les nouvelles technologies. La téléphonie représente moins de 13% de son chiffre.

Cette année, Radiall vient de prendre à 100% le contrôle de l’entreprise D-Lightsys, dans laquelle elle avait commencé à investir en 2007. En 2009, D-Lightsys fut choisie pour équiper les Airbus A400M, c’est-à-dire en version militaire.

L’A400M, une belle vache à lait pour les industriels! commandé en 160 exemplaires par les pays européens, voilà bien un produit manufacturé qui bénéficie d’une protection politique directe de la part des Etats qui financent Airbus et EADS. Les esprits acides auront d’ailleurs noté que le gouvernement français vient d’annoncer 11.000 suppressions d’emplois supplémentaires dans l’armée d’ici 2019, mais il a confirmé sa commande d’A400M…

En ce sens, Pierre Gattaz est bien un post-colbertiste: Radiall aime à se positionner sur des marchés de niche où la commande publique est déterminante. Et, à coup sûr, dans les prochaines négociations, le gouvernement ne manquera de rappeler au président du MEDEF qu’il est aussi un… fournisseur de l’Etat.

Post-colbertisme et relations sociales

Quelle influence cette relation de dépendance plus ou moins assumée entre le capitalisme post-colbertiste et l’Etat peut-elle exercer sur les relations sociales?

Sur ce point, on relèvera avec malice deux signaux faibles sur le peu d’intérêt que le capitalisme post-colbertiste accorde au dialogue social. Dans le cas de Radiall bien évidemment.

Premier signal faible: Radiall appartient au cercle très fermé des entreprises qui ont donné leur nom à un arrêt de la chambre sociale de la Cour de Cassation. Cet arrêt de 2011 a confirmé une condamnation de Radiall qui avait outrepassé le texte d’un accord collectif.

Deuxième signal faible: toujours en 2011, c’est tout de même le syndicat Sud qui a obtenu 70% des voix aux élections de l’usine tourangelle de Radiall. Face à ce syndicat très contestataire, se présentait un syndicat « jaune » qui a pris une déculottée. Ce genre d’incident donne quand même une image un peu étrange du dialogue social dans l’entreprise.

Cet état de fait n’est guère surprenant en soi. L’équilibre économique du capitalisme post-colbertiste s’acquiert d’abord grâce à des marchés protégés, où la compétitivité de l’entreprise est un élément somme toute secondaire. Perdre de la compétitivité par un dialogue social faible n’est donc pas un handicap.

En réalité, à l’image du fonctionnement très emblématique du groupe Dassault, la logique implicite à l’oeuvre chez Radiall, comme dans une large part du capitalisme post-colbertiste est celle du patron maître absolu chez lui. Si des règles existent, elles doivent profiter de façon unilatérale à l’entreprise.

Toutefois, dans ce contexte, le post-colbertisme peut s’accommoder de pratiques en apparence ouvertes. 

On notera de ce point de vue que Pierre Gattaz a bien pris garde à ne pas conduire le MEDEF sur la voix du désengagement vis-à-vis du paritarisme. Dans un système où l’Etat a le dernier mot, et où les partenaires sociaux font vivre docilement la fiction d’un dialogue indépendant et constructif, le capitalisme post-colbertiste peut se montrer tolérant.

D’une certaine façon, l’ère Gattaz devrait donc cultiver un paradoxe différent de celui de l’ère Parisot. Laurence Parisot ne dépendait pas financièrement de l’Etat (mais elle convoitait une nomination politique), et se gardait de le critiquer trop brutalement. Chez Pierre Gattaz, la posture libérale devrait d’abord servir à dissimuler sa profonde dépendance financière vis-à-vis de la commande publique. Paradoxe pour paradoxe, c’est précisément dans cette configuration que l’Etat devrait être le plus fort, et le MEDEF, prétendument de combat, devrait être le plus docile. 

Éric Verhaeghe

Fondateur de Parménide. Esprit libre.

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