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En Turquie, un vendeur sur le marché
En Turquie, un vendeur sur le marché

L’Europe vend à la Turquie la corde pour se pendre

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Le sommet entre la Turquie et l’Union Européenne du 6 mars a donné lieu à des commentaires mitigés dans les médias subventionnés. Aucun d’entre eux n’a toutefois voulu (ou osé) mettre les pieds dans le plat: l’objectif du sommet n’est certainement pas d’abandonner le droit d’asile, mais bien d’en confier de fait la gestion à la Turquie, dans des conditions qui ressemblent plus à un noeud coulant qu’à un plan de résolution.

La Turquie et la contrainte allemande

Des élections régionales ont lieu dimanche en Allemagne. Pour Angela Merkel, l’épreuve est cruciale: une percée de l’AFD (Alternative Für Deutschland) enverrait un très mauvais signal pour sa crédibilité personnelle. Elle prouverait en effet que la politique migratoire qu’elle porte depuis plusieurs mois ne fait pas consensus, bien au contraire.

Pour éviter un affaiblissement sur sa scène intérieure, Angela Merkel a donc besoin d’une perspective à très court terme à offrir à son opinion publique. Elle a, pour cette raison, brusqué une fois de plus ses alliés européens en cherchant à leur imposer un plan qu’elle avait négocié dimanche soir avec Davutoglu et Mark Rutte, le premier ministre néerlandais qui assume la présidence de l’Union.

Ni Donald Tusk ni Jean-Claude Juncker n’ont été associés aux discussions. Ni la France bien entendu.

Merkel tente de mettre la Turquie au pas

La veille du sommet, Angela Merkel a obtenu une autre concession de la part de la Turquie: son accord pour le lancement d’une mission de l’OTAN dans ses eaux territoriales. Jusqu’ici, la Turquie refusait en effet de laisser les bateaux de l’OTAN patrouiller le long de ses côtés pour arraisonner les embarcations de migrants. Dimanche, ce verrou a sauté. Personne ne sait évidemment pour combien de temps. Mais, formellement, la Turquie donne à l’OTAN les moyens d’entraver le trafic des migrants.

Le silence de l’Europe sur les violations des Droits de l’Homme en Turquie

Dans ce contexte tendu, le sommet a donné lieu à un étrange marchandage avec la Turquie. Les Européens se sont bien gardé de dire à Erdogan tout le mal qu’ils auraient pu penser de la confiscation de fait du journal d’opposition Zaman trois jours avant le sommet. Ils ont aussi passé sous silence le martyr kurde dans le sud du pays. Ils n’ont eu d’yeux que pour la capacité d’Erdogan à bloquer les migrants sur son sol ou, à défaut, à les reprendre lorsqu’ils arrivent en Grèce.

Personne ne s’est évidemment senti obligé de rappeler que ce projet était au coeur de l’accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie, signé en… novembre 2015, et que la Turquie n’a jamais mis en oeuvre. C’est dans les vieux pots qu’on chante les meilleures rengaines.

L’enjeu du sommet était, de toute façon, de servir un alibi à Merkel avant le scrutin de dimanche. Que cet alibi soit sérieux ou sincère importe peu.

La France résiste à la pression allemande

Le passage en force voulu par Merkel a provoqué des réactions très différentes parmi les Etats membres de l’Union. La France, en particulier, dont le Président s’était livré, avant le sommet, à un éloge de la coopération avec la Turquie, ne s’est pas facilement rendue à l’idée d’une ouverture des frontières de l’Union aux citoyens turcs. C’est pourtant la principale demande d’Erdogan, qui aimerait voir les visas disparaître vers l’Union pour ses électeurs.

De leur côté, les pays d’Europe orientale ont assez peu prisé l’idée de devoir accueillir des réfugiés actuellement installés en Turquie, en échange de ceux que la Turquie accepterait de reprendre.

La Turquie, grande arbitre des flux migratoires vers l’Europe

L’enjeu de cet accord est pourtant bien là. Il ne vise pas à supprimer les flux migratoires vers l’Europe. Il vise juste à échanger un migrant qui va en Grèce avec un passeur contre un migrant installé dans un camp en Turquie. Cette duperie est présentée par l’Allemagne et quelques autres comme une façon intelligente de briser le commerce honteux des passeurs: partir en Europe avec ces derniers condamnerait à revenir en Turquie, alors que rester en Turquie permettrait de partir en Europe.

Beaucoup de journalistes français semblent s’être satisfaits de cette présentation propagandiste qui repose sur de purs sophismes. Dès lors que le flux de « clandestins » se tarit, la Turquie doit en effet conserver ses réfugiés. Mécaniquement, la Turquie n’a donc aucun intérêt à le mettre en oeuvre loyalement. Elle a d’ailleurs bien pris garde à ne pas le faire depuis novembre.

En revanche, l’accord acte officiellement que l’Europe fait confiance à la Turquie pour gérer à sa place ses flux migratoires. Cette confiance paraît totalement absurde et a tout de la corde qui servira à nous pendre.

L’accord sera-t-il appliqué?

Il suffit d’examiner les chiffres réels pour comprendre que l’accord évoqué lundi soir est en carton-pâte et n’a pas la moindre chance de connaître le début d’un commencement d’application.

À titre d’exemple, depuis le 1er janvier 2016, environ 60.000 migrants arrivent chaque mois en Grèce. L’application de l’accord conduirait donc à renvoyer 60.000 demandeurs d’asile chaque mois en Turquie. C’est évidemment réaliste. Réciproquement, les pays européens s’engageraient à accueillir 60.000 migrants dans le même temps. L’expérience montre que la « relocalisation » d’un millier d’entre eux en un an est déjà très problématique.

Concrètement, l’accord aura donc deux effets immédiats. Premièrement, le renchérissement du prix de la traversée, qui sera plus difficile et plus dangereuse. On imagine aisément qu’au terme de quelques naufrages meurtriers, l’Union Européenne cèdera à nouveau devant l’émotion des opinions publiques. Deuxièmement, un conflit ouvert à la Turquie, qui ne tardera pas à déplorer l’absence de réciprocité dans l’accord.

Bref, cet accord, s’il devait être signé, servirait uniquement à verser 3 milliards d’euros à la Turquie, mais ne résisterait pas à l’épreuve du temps, ne serait-ce même que de deux ou trois semaines.

2016 sera bien l’année de la grande migration vers l’Europe.

10 commentaires

  1. yoananda dit

    Pour régler la crise des migrants :
    * on échange 1 pour 1 avec la Turquie (comme si on savait trier les migrants)
    * on ouvre la frontière avec la Turquie … qui nous les envoies

    Mais c’est tellement gros quand on élimine le jargon qu’on est dans le pathologique la …

    A la rigueur, tant mieux, les anglais voyant ça vont prendre leur jambe à leur coup le 26 juin.
    Toutes les conditions sont réunies pour que l’Europe explose.

  2. ikomal dit

    L’Europe ACHETE à la Turquie (3 milliards quand même, si j’ai bien compris) la corde pour se FAIRE pendre par les turcs.
    C’est tellement lamentable et pathétique que ça en devient comique. On a dépassé le stade du gouvernement chinois qui facture la balle au condamné à mort, là c’est le suicidaire qui supplie le bourreau de lui vendre l’instrument de sa mort.
    On a dépassé Munich (non pas que Erdogan soit Hitler, non, je parle juste de l’état d’esprit de l’Europe) : on ne se contente plus d’accepter n’importe quoi, maintenant on PAYE pour le n’importe quoi.
    Il fut un temps où la France savait avaler, et rendre plus français que français, 1 million de réfugiés, y compris levantins ( Balladur, Ghosn …) aussi bien que catalan. Pas de bon gré ni de bon cœur, il est vrai (les pied noirs se souviennent encore de l’accueil qui leur fut fait à Marseille), mais de facto cela fut fait.
    Là , j’ai l’impression que 1000 c’est déjà trop …

    • pierre dit

      Jouons au billard à 3 bandes.

      -l’apocalypse migratoire est inévitable
      -les élites européennes s’enfoncent dans leur fanatisme et sont prêtes à tout
      -mais… chaque image, chaque article, chaque pseudo sommet avec la Turquie, chaque « migrant » qui débarque… tout cela constitue un puissant carburant pour le référendum anglais de juin.

      Il reste donc 3 mois, c’est parfait. Et 3 mois de printemps ce qui augmentera les flux.

      Même si le gang des bruxellois met toute sa puissance dans la balance (article édifiant qui montre l’état profond anglais qui se mobilise pour descendre les partisans du brexit)…. ils sont cuits.

      http://tinyurl.com/goyluvz

      « UE = chaos et invasion migratoire »

      Voilà ce que les Anglais vont retenir.

      Toute la propagande négative sur le Brexit…. n’y résistera pas.

      Bref, un mal pour un bien. Si l’angleterre vote le Brexit ce sera une formidable victoire, un détonateur qui précipitera l’implosion de l’UE.

      • Durand dit

        « un détonateur qui précipitera l’implosion de l’UE. » (Pierre)

        certainement pas. L’union des pays européens (ou de pays européens, si vous préférez) est normale et naturelle, elle se fait et se fera. Le brexit serait très positif pour l’UE, mais ne se produira probablement pas cette année.
        En revanche, ce que je vois bien se profiler sans pouvoir dire quand ça se passera, c’est l’éjection du cancre français. Ce n’est d’ailleurs pas illogique, car ce dernier (qui d’ailleurs élit régulièrement des socialistes) est-il encore réellement européen ? Vous pouvez répondre ce que vous voulez à cette question, mon but n’est pas d’en débattre, mais sachez que pour beaucoup à l’est la réponse est de plus en plus négative.

        • pierre dit

          Vous avez raison, il n’y a pas lieu de débattre, car vous écrivez n’importe quoi.

          Toute l’Europe de l’est… a virtuellement quitté l' »UE ».

          Grèce, Italie, n’y résisteront pas, en raison de la crise éco.

          Bref, il reste quoi dans votre « Union des pays européens » qui se « fera » ? L’Allemagne ?

          Rendez-vous dans quelques jours pour les élections dans 3 landers… Et vous verrez que là aussi, la « fête » bruxelloise est finie.

          Les peuples commencent à comprendre que l' »UE » n’est qu’un synonyme de mensonge.

          L’objectif n’est donc pas de faire sortir un pays ou un autre : l’objectif est d’en finir avec ce monstre, de détruire la pseudo « UE » et de retrouver la souveraineté nationale.

          Seule la souveraineté nationale permettra de relever les frontières pour lutter contre l’invasion migratoire.

        • yoananda dit

          Si la France avec son mou président est effectivement le cancre de l’Europe, c’est aussi l’un des 2 piliers avec l’Allemagne. Il n’y a pas d’Europe sans la France, sa puissance nucléaire, son industrie de pointe.

          • Durand dit

            « l’un des 2 piliers avec l’Allemagne. Il n’y a pas d’Europe sans la France » (yoananda)
            C’était encore vrai il n’y a pas si longtemps. Mais les choses s’accélèrent et peuvent basculer assez vite. La plupart des Européens n’ont pas votre prisme franco-français et voient les choses différemment. L’Allemagne, en partie pour des raisons de culpabilité historique, nous conservera un certain respect (au moins de façade) plus longtemps que les autres.
            Au final, je ne sais pas quelle forme prendra l’union (ou alliance, si vous préférez effacer toute référence à l’UE) des pays européens, mais les changements risquent bien d’être aussi radicaux que ceux qui sont en cours dans nos populations.

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