François Hollande a souhaité ouvrir son quinquennat par une référence explicite à Jules Ferry. Quelle étrange idée!
Sur le principe, la référence à la IIIè République ne manque pas de surprendre. Ce régime, né presque par hasard en 1870, péniblement institutionnalisé au fil des loupés monarchistes et des retournements parlementaires jusqu’en 1875, n’a jamais brillé par son génie. Il n’a soulevé l’enthousiasme d’aucune foule, et a disparu à la satisfaction très large de la classe politique en 1940.
La IIIè République fut, par-dessus tout, un système de petits-bourgeois et de fonctionnaires. C’est par exemple en 1872 que le Conseil d’Etat a commencé à prendre son envol, et s’est vu reconnaître le rôle de cour souveraine qui fait sa puissance. C’est aussi sous la IIIè République que le corps enseignant s’est structuré sous le visage que nous lui connaissons aujourd’hui, avec des agrégés et des concours débouchant sur une puissante machine proche du cléricalisme.
Mais, parmi toutes ces références, le choix de Jules Ferry est encore plus étonnant.
Certes, nous connaissons tous les lois Ferry qui ont structuré l’Education Nationale, en instaurant notamment l’obligation et la gratuité scolaire à partir de 6 ans.
Contrairement à une croyance répandue, les lois Ferry des années 1880 n’ont pas sorti la France de l’illettrisme. Une grande majorité de Français savaient lire et écrire à cette époque. En revanche, l’accès à ces savoirs fondamentaux ne se faisait pas forcément par une école publique gratuite. L’intérêt des lois Ferry est d’obliger toutes les communes de France à offrir une école gratuite à chaque enfant.
L’idée était simple: dans un pays où la majorité des esprits était ou bonapartiste ou monarchiste, mais certainement pas républicaine, il fallait lancer une grande oeuvre de conversion des esprits en formant de petits citoyens attachés aux valeurs du nouveau régime. Accessoirement, ce système a permis l’élévation progressive des classes moyennes. Les fameux « hussards noirs de la République » servaient à cela: fonder un régime nouveau en l’enracinant dans les esprits.
Mais il serait illusoire de croire que ces républicains dont Ferry constitue un beau symbole fussent des révolutionnaires patentés.
En 1870, Jules Ferry est nommé préfet de la Seine. Il quitte Paris aux premiers jours de la Commune: Ferry n’est pas un révolutionnaire, et il déteste le fait révolutionnaire en tant que tel. Il est un homme de l’ordre. Et cette seule caractéristique suffit à rendre l’homme que François Hollande lui rend assez étrange.
Surtout, Ferry est bien connu pour ses prises de position favorables au colonialisme, et à la domination des races supérieures.
On notera avec amusement que l’un de ces discours sur l’expansion coloniale est cité sur le site de l’Assemblée nationale (discours du 6 juin 1889):
http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/ferry1885.asp
En voici un florilège:
la politique d’expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu’on pouvait rattacher ce système à trois ordres d’idées ; à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d’ordre politique et patriotique.
Sur le terrain économique, je me suis permis de placer devant vous, en les appuyant de quelques chiffres, les considérations qui justifient la politique d’expansion coloniale au point de vue de ce besoin de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l’Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France, le besoin de débouchés.
Est-ce que c’est quelque chose de chimérique ? est-ce que c’est une vue d’avenir, ou bien n’est-ce pas un besoin pressant, et on peut dire le cri de notre population industrielle ? Je ne fais que formuler d’une manière générale ce que chacun de vous, dans les différentes parties de la France, est en situation de constater.
Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigé dans la voie de l’exportation, ce qui lui manque de plus en plus ce sont les débouchés. Pourquoi ? parce qu’à côté d’elle l’Allemagne se couvre de barrières, parce que au-delà de l’océan les États-Unis d’Amérique sont devenus protectionnistes et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu’on n’y voyait pas autrefois. Ce n’est pas une vérité seulement pour l’agriculture, qui a été si cruellement éprouvée et pour laquelle la concurrence n’est plus limitée à ce cercle des grands États européens pour lesquels avaient été édifiées les anciennes théories économiques ; aujourd’hui, vous ne l’ignorez pas, la concurrence, la loi de l’offre et de la demande, la liberté des échanges, l’influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s’étend jusqu’aux extrémités du monde. (Très bien ! très bien !)
Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question.
Sur ce point, l’honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l’esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : Qu’est ce que c’est que cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? Qu’est-ce sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu’elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas.
Voilà, messieurs, la thèse ; je n’hésite pas à dire que ce n’est pas de la politique, cela, ni de l’histoire : c’est de la métaphysique politique… (Ah ! ah ! à l’extrême gauche.)
Voix à gauche. Parfaitement !
M. Jules Ferry…. et je vous défie – permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan –, de soutenir jusqu’au bout votre thèse, qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Vous ne la soutiendrez pas jusqu’au bout, car vous êtes, comme votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan de l’expansion coloniale qui se fait par voie de trafic et de commerce.
[…]
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)
M. Jules Maigne. Oh ! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme !
M. de Guilloutet. C’est la justification de l’esclavage et de la traite des nègres !
M. Jules Ferry. Si l’honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l’homme a été écrite pour les noirs de l’Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics ? Ils ne vous appellent pas ! (Interruptions à l’extrême gauche et à droite. – Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche.)
M. Raoul Duval. Nous ne voulons pas les leur imposer ! C’est vous qui les leur imposez !
M. Jules Maigne. Proposer et imposer sont choses fort différentes !
M. Georges Périn. Vous ne pouvez pas cependant faire des échanges forcés !
M. Jules Ferry. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche – Nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.)
Ces quelques extraits illustrent sans commentaire superflu l’ambiguïté extrême du choix de François Hollande. Non?

Bon rappel. Merci!
DE GAULLE , cet étrange symbole :
http://www.contreculture.org/AG%20De%20Gaulle%20id%E9es%20directrices.html
Merci de ce lien. Bien entendu, personne n’entend entamer des guerres de symbole. En revanche, quelques rappels historiques sont toujours utiles.
En effet, un étranger symbole qu’a choisi François Hollande, on se demande pourquoi.